Évolution du patrimoine: peut-on préserver une tradition sans la figer dans le temps ?
Le patrimoine culturel est-il quelque chose de statique qu’il faut préserver tel quel, ou quelque chose qui évolue naturellement au fil des générations ?
La plupart des partenaires du projet EYES a fait face à cette question lors de la creation des modèles de visites du patrimoine. À travers différents pays, traditions et histoires locales, tous les partenaires ont souligné l’importance de considérer le patrimoine culturel comme étant vivant et non figé dans le passé.
Une tradition qui ne change jamais risque de perdre ce qui en fait une pratique vivante. Néanmoins, les traditions ne changent pas pour une seule et unique raison. Elles évoluent à mesure que les sociétés changent, que les gens les réinterprètent et que les jeunes générations inventent de nouvelles manières de s’approprier le patrimoine qu’elles ont reçu en héritage.
Les traditions changent parce que la société change
Les communautés qui créent et appliquent les traditions ne restent pas les mêmes. Les rôles de genre évoluent. Les langues changent. Les pratiques religieuses peuvent perdre de leur importance dans la vie quotidienne. Les jeunes trouvent de nouvelles façons de participer, tandis que les migrations apportent de nouvelles influences et perspectives.
Mais faire évoluer une tradition peut s’avérer difficile, surtout lorsqu’elle est profondément ancrée dans le sacré et le rituel. Certaines traditions sont puissantes, précisément parce qu’elles suivent des règles et adoptent des gestes, des costumes, des rôles et des scénarios bien établis, transmis de génération en génération. Modifier un seul de ces éléments peut donc donner l’impression de changer quelque chose de fondamental.
À titre d’exemple, le Carnaval de Binche (Belgique) est profondément ancré dans le folklore local et l’identité communautaire. Organisé chaque année pendant les trois jours précédant le mercredi des Cendres, ses rituels, ses costumes, sa musique et ses personnages se transmettent de génération en génération, le « Gille » en étant l’un des principaux symboles. Cet attachement profond à la tradition peut rendre tout changement controversé : les questions de savoir « qui » peut participer, notamment lorsqu’il s’agit d’ouvrir aux femmes des rôles traditionnellement masculins, peuvent remettre en question les idées que l’on se fait de ce qui est considéré comme « authentique ». Pourtant, l’UNESCO, qui reconnaît ce carnaval comme patrimoine vivant, met de plus en plus l’accent sur deux principes clés de la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel: l’inclusivité et la non-discrimination. Comment les traditions peuvent-elles donc rester fidèles à leurs racines tout en ouvrant la voie à un avenir plus inclusif ?
Mons est confrontée à un débat similaire autour de son folklore local, « le Doudou ». Bien que la tradition ait évolué avec l’introduction, en 2000–2001, de deux personnages féminins (Cybèle et Poliade) dans le combat très codifié entre Saint-Georges et le dragon, certains estiment que le changement n’est pas allé assez loin. En 2026, des initiatives telles que « Folklore inclusif » ont invité le public à questionner et à réinventer cette tradition, notamment en se demandant qui peut y participer et à quoi pourrait ressembler le “Doudou” de demain.
Les traditions changent aussi parce que les gens les réinterprètent
Le changement ne signifie pas nécessairement abandonner une tradition. Il peut signifier lui donner un nouveau souffle.
Une chanson peut acquérir de nouvelles significations à mesure que chaque génération se l’approprie. « Bella Ciao » en est un exemple frappant. Une version est associée aux « mondines », ces femmes qui travaillaient dans les rizières du nord de l’Italie, tandis que la version qui s’est largement répandue après la Seconde Guerre mondiale s’est transformée en symbole de la Résistance italienne et de l’antifascisme. Des décennies plus tard, une nouvelle génération a découvert cette chanson grâce à « La Casa de Papel » (« Money Heist »), où elle est devenue un symbole de liberté et de rébellion. Depuis, elle continue d’apparaître dans les manifestations et les mouvements politiques à travers le monde. La mélodie est restée reconnaissable, mais les histoires et les émotions qui y sont associées n’ont cessé d’évoluer.
Il en va de même pour les fêtes, l’artisanat et la gastronomie. Un artisanat traditionnel peut servir à créer des objets contemporains. Une fête peut accueillir de nouveaux participants. Une recette traditionnelle peut être adaptée à de nouveaux ingrédients tout en conservant les techniques ou les souvenirs qui y sont associés.
C’est ce qui fait du patrimoine culturel immatériel un patrimoine vivant. L’UNESCO le décrit comme un héritage transmis par les générations précédentes, mais qui change, évolue et se recrée sans cesse au fur et à mesure qu’il est transmis à la suivante.
Mais où tracer la limite ?
C’est précisément là que se situe toute la tension entre…
Préservation : « Nous devons préserver le patrimoine tel qu’il nous a été transmis. »
Évolution : « Nous devons lui permettre d’évoluer pour que les générations actuelles et futures puissent continuer à le faire vivre et à le protéger. »
Il n’y a pas de réponse évidente à cette question. Préserver les traditions protège la mémoire collective et permet aux communautés de rester en lien avec leur passé. Mais refuser tout changement peut donner l’impression que le patrimoine se détache progressivement de celles et ceux qui sont appelés à le faire vivre demain.
Cet équilibre était aussi présent lors de la création des modèles de visites par les partenaires du projet. Tous ont dû réfléchir à la manière de présenter le patrimoine local en respectant son histoire, tout en le rendant accessible au public d’aujourd’hui. Inviter les jeunes à explorer et à décrire leur patrimoine local à travers des visites numériques est un moyen de transposer les récits traditionnels dans des formats contemporains et de leur permettre de coexister avec le présent.
Peut-être la question n’est-elle donc pas de savoir si le patrimoine doit changer, mais comment lui permettre d’évoluer sans qu’il perde son sens et sa valeur.
Après tout, le patrimoine n’est pas simplement un héritage du passé. C’est aussi quelque chose que les communautés continuent de pratiquer, de réinterpréter et de transmettre.
Ainsi, lorsque nous transmettons une tradition à la génération suivante, préservons-nous son passé ou contribuons-nous à façonner son avenir ?
Références
UNESCO. (s.d.). Carnaval de Binche. Patrimoine culturel immatériel. https://ich.unesco.org/en/RL/carnival-of-binche-00033
UNESCO. (s.d.). Qu’est-ce que le patrimoine culturel immatériel ? https://ich.unesco.org/en/what-is-intangible-heritage-00003
UNESCO. (s.d.). Foire aux questions : le patrimoine vivant. https://ich.unesco.org/en/faq-01058
Ville de Mons. (s.d.). Cybèle et Poliade. https://www.mons.be/fr/doudou/ducasse-rituelle/combat-dit-lumecon/personnages/cybele-et-poliade
Mars – Mons Arts de la Scène. (2026). Ateliers « Folklore inclusif ». https://surmars.be/agenda/2026-04/rendez-vous/ateliers-du-temps-pour-demain-folklore-inclusif
The Guardian. (11 octobre 2024). Bella Ciao : l’histoire et l’évolution de l’hymne de la résistance. https://www.theguardian.com/world/2024/oct/11/bella-ciao-resistance-anthem-history-meps-strasbourg-viktor-orban